Les "brèves"


Benjamin GOMEZ,  "la maison manifeste"

par Robert LATOUR D'AFFAURE
   architecte d.p.l.g., à Biarritz.

Parmi la vogue des architectes néo-basques se détache Benjamin Gomez, né en 1885 à Bayonne, formé à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux dans l’atelier de Pierre Ferret et condisciple de R.H. Expert (1882-1955). À l’initiative de son neveu G. Frois ingénieur à la Ville de Bayonne qui réalise le “lotissement de l’Adour”, Benjamin Gomez a l’occasion exceptionnelle de construire en 1932 un manifeste sous la forme de sa propre maison et atelier d’architecte baptisée “Malaye” (expression gascone qui signifie pourvu que) dans le quartier Saint-Esprit à Bayonne. Gomez va résoudre, à partir du modèle des Cités Jardins et des projets de Cités Industrielles de l’architecte rationaliste T. Garnier (1869-1948), la contradiction entre la maison isolée et l’espace urbain bayonnais par la construction d’une villa urbaine implantée au fond d’une petite parcelle de terrain, qui occupe un emplacement symbolique à l’angle de deux rues au bord de l’Adour.

Benjamin Gomez modifie radicalement le projet initial qui empruntait au style néo-rural labourdin promu par l’architecte H. Godbarge (1872-1943), qui réalise en 1922 à Saint-Jean-de-Luz sa propre maison et atelier d’architecte qu’il baptise “Asmutegia” (qui signifie en langue basque le lieu de projet). Gomez s’aventure sur un autre territoire architectural. En 1925, au salon des Arts Décoratifs à Paris où il se distingue avec son “Hall de Syndicat d’Initiative” et son “Studio” basques, il a l’occasion de visiter le “Pavillon du Tourisme” conçu par Robert Mallet Stevens, architecte décorateur (1886-1945). Il découvre là l’originalité du style rationnel de son confrère, qui réalise en 1928 son chef-d’œuvre avec un ensemble de villas urbaines en béton armé desservies par une rue qui porte son nom à l’angle de laquelle il bâtit sa propre maison et atelier d’architecte à Paris dans le seizième arrondissement. Gomez pratique à l’extérieur de sa maison une esthétique qui se situe entre le conservatisme stylistique de Godbarge et la modernité rationnelle de Mallet Stevens, qu’il adopte pour définir les espaces intérieurs.

Le génie de Benjamin Gomez est d’avoir su regrouper autour de lui une équipe d’artistes qui va, d’une certaine manière, mettre en place un environnement qui complète la réalisation des maisons qu’il conçoit. parmi les artistes qui travaillent avec lui, il y a le sculpteur Lucien Danglade qui réalise des bas-reliefs en plâtre et en bois, les frères Mauméjean qui font des vitraux, les céramiques de Cazaux, les mosaïques de J. Lesquibe, les peintres tels que R. Arrue et M. Salcedo qui réalisent de grandes fresques intégrées aux parois décrivant des scènes où tous les sports sont représentés, ainsi que les artisans, les paysans, sur fonds de paysage du Pays basque.

Un vaste escalier assure la distribution verticale de la villa. En demi-sous-sol, il y a les pièces de service et l’atelier de l’architecte ; le rez-de-chaussée un peu surélevé, reçoit une petite cuisine et le living-room qui comprend la salle à manger, le séjour et le studio en une pièce unique éclairée par de grandes baies vitrées. À l’étage s’organisent une lingerie, une salle de bains et deux chambres dont celle de Benjamin Gomez. Son lit sur estrade est orienté vers l’ouest dans l’axe de la fenêtre qui permet d’observer le soleil sur l’Adour et les quartiers de la rive gauche.
Une architecture innovante :
le hall-escalier
La porte à double battant de l’entrée principale s’ouvre sur un espace saisissant. Quatre marches s’offrent au visiteur et le regard est happé vers le haut par un vaste espace où règne une atmosphère très lumineuse. La lumière est diffusée par le grand panneau vertical en verre américain. Il est composé de trois larges bandes en verre bosselé tenues par de fines parcloses métalliques divisées en rectangles égaux, entre lesquelles s’intercalent deux fines bandes en verre sablé et des petits miroirs triangulaires superposés. Ceux-ci, vus à contre-jour, scientillent de mille éclats lorsque, la nuit, ils sont éclairés par le globe lumineux installé au plafond. l’escalier parcourt entièrement cet espace en hauteur, en longueur et en largeur, selon le principe de la promenade architecturale cher à l’architecte Le Corbusier (1887-1965).

La variété des perceptions vécues, la richesse du parcours, l’intelligence architectonique qui se soucie d’explorer l’espace, le jeu de la lumière naturelle et artificielle qui met en valeur la plasticité des choses, les variations lumineuses sur le balcon circulaire, la découpe rythmée des surfaces et des espaces, confèrent à ce hall-escalier un statut hautement architectural, car interviennent les notions de mise en scène, de lumière et d’espace. La technique de construction employée du béton armé inscrit cet espace architectural au cœur de son époque.

Robert Latour d’Affaure.
 
 
 
 

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